CSBGAM−38 dB

GABO, le questionnaire que personne n'utilise

Et qui, pourtant, dit tout.

Inès Vasseur··7 min de lecture

Un outil de onze pages

Il s'appelle GABO, pour Gêne Acoustique dans les Bureaux Ouverts. C'est un questionnaire de onze pages, disponible en téléchargement gratuit sur le site de l'INRS depuis le milieu des années 2010. Son élaboration a été pilotée par Nadine Perrin Jegen et Patrick Chevret, deux chercheurs du département Nuisances physiques de l'Institut national de recherche et de sécurité, dont les travaux sur la gêne sonore tertiaire restent aujourd'hui la référence francophone la plus complète sur le sujet. L'outil a été publié comme annexe méthodologique à la note technique TF 281, qui en constitue le mode d'emploi.

GABO n'est pas un sonomètre. Il ne mesure pas le bruit objectif. Il mesure quelque chose d'infiniment plus difficile à capturer — et plus utile à connaître pour quiconque cherche à comprendre pourquoi une équipe va mal sur son plateau : la gêne perçue. C'est-à-dire l'écart, chez un salarié donné, entre l'environnement sonore qu'il subit et celui dans lequel il se sentirait capable de travailler.

Ce que le questionnaire demande

La structure du questionnaire est simple. Une première section identifie le poste occupé, l'ancienneté sur le plateau, la nature des tâches dominantes (travail concentré, travail collaboratif, appels téléphoniques, réunions). Une deuxième section demande au salarié d'évaluer, sur une échelle de 1 à 10, la gêne qu'il ressent par rapport à une dizaine de sources de bruit identifiées — conversations de collègues, appels téléphoniques voisins, bruit de climatisation, bruit de couloir, imprimante, machine à café, visioconférences audibles, sonneries, rires, bruits divers non identifiés.

Une troisième section, plus fine, interroge les effets perçus : difficulté à se concentrer, fatigue en fin de journée, irritabilité, maux de tête, erreurs attribuées au bruit, envie de porter un casque, recours effectif à un casque. Une quatrième section, enfin, ouvre la parole — un champ libre où le salarié peut raconter, en quelques phrases, sa journée sonore typique.

Voici, pour donner un exemple concret, l'une des questions que nous préférons dans l'outil : « Dans une semaine de travail ordinaire, combien de fois vous arrive-t-il d'interrompre une tâche parce que le bruit ambiant rend sa poursuite impossible ? » Les réponses proposées vont de « jamais » à « plus de dix fois par jour ». Dans les plateaux que nous avons visités et où GABO a été administré, informellement, par nos soins en accord avec les équipes, la réponse médiane se situe à « trois à cinq fois par jour ». Un salarié sur cinq répond « plus de dix fois par jour ».

Comment on lit les résultats

Le dépouillement du questionnaire suit un protocole statistique documenté dans TF 281. Chaque réponse est convertie en score, et les scores sont agrégés par thème : gêne globale, gêne par source, impact cognitif, impact physique. Le rapport final produit par l'INRS sur un site qui a fait passer le questionnaire à l'ensemble de ses équipes tient généralement en une dizaine de pages : un profil de gêne, une hiérarchie des sources perçues comme les plus problématiques, et un indicateur synthétique comparable d'un site à l'autre.

Cet indicateur synthétique est ce qui rend GABO précieux. Il permet à une direction, à un CSE, à un médecin du travail, de comparer deux plateaux entre eux, d'un point de vue qui n'est pas mécanique (décibels) mais vécu (gêne). On peut ainsi découvrir qu'un plateau « tranquille » à 62 dB(A) est en réalité plus mal vécu qu'un plateau plus bruyant à 68 — parce que la distribution des interruptions, leur prévisibilité, et la typologie des tâches effectuées font plus de différence que la pression acoustique brute. Ce type d'inversion est fréquent ; il n'apparaît dans aucune mesure au sonomètre.

Deux sur trente

Nous avons demandé, lors de nos trente visites de plateau pour le Carnet d'un arpenteur du silence, si les équipes RH ou QVT connaissaient l'existence de GABO. Deux sur trente ont répondu oui. Dans un cas, le questionnaire avait été passé une fois, six ans plus tôt, par un prestataire extérieur au terme d'un chantier de réaménagement. Les résultats, conservés dans un classeur archivé, n'avaient plus jamais été consultés. Dans l'autre cas, GABO était inscrit à l'ordre du jour d'un projet de refonte prévu pour le second semestre 2026, à la suite d'une mission confiée à un cabinet de conseil en organisation du travail. Les vingt-huit autres équipes — des entreprises parfois importantes, de cent à huit cents salariés, dotées de services QVT structurés — n'avaient jamais entendu prononcer le mot.

Nous n'en tirons pas de leçon morale. Nous en tirons un constat professionnel : un outil semi-officiel, gratuit, validé scientifiquement, produit par l'organisme national de référence sur les conditions de travail, est resté pendant une décennie en dehors du champ de vision des personnes dont c'est précisément le métier de traiter ces questions. La raison n'est pas l'indifférence. La raison, selon les personnes avec qui nous en avons parlé, est triple : GABO n'est pas connu parce qu'il n'est pas obligatoire ; il n'est pas obligatoire parce que la gêne acoustique tertiaire n'est pas une catégorie réglementaire ; et il n'est pas non plus commercialement poussé, parce qu'il est gratuit et que personne n'a intérêt à le vendre.

Ce qu'un service QVT peut faire en dix jours

Administrer GABO n'est pas compliqué. Le questionnaire est téléchargeable en PDF. Il peut être transposé dans un formulaire en ligne en quelques heures. La passation anonyme sur un plateau de cinquante postes prend typiquement entre cinq et huit minutes par salarié. Le dépouillement, si l'on suit la grille INRS, demande une demi-journée de travail à une personne formée à la lecture des résultats — le guide TF 281 suffit à s'autoformer.

Le rapport final, entre de bonnes mains, ouvre une conversation qui, sans lui, reste impossible. Il transforme des ressentis individuels en données agrégées. Il permet de prioriser les interventions : si la source dominante de gêne est le bruit de couloir, la réponse n'est pas la même que si la source dominante est les conversations téléphoniques de collègues. Il justifie des investissements qui, sans lui, ressembleraient à des caprices — ajout de panneaux absorbants, réaménagement de zones d'appel, installation de cabines acoustiques ponctuelles, ou simplement redéfinition des règles tacites de vie commune sur le plateau.

GABO ne résoudra aucun problème à lui seul. Mais il est, à notre connaissance, la seule boussole française actuellement disponible pour savoir dans quelle direction commencer à marcher. Qu'il reste dans un tiroir à l'INRS, consultable mais inconsulté, est l'une des ironies les plus tristes du dossier acoustique tertiaire de ce pays.